Linda Gandolfi, la mythologie : voie d'accès à la psychè


 

Dans Mon Journal de Bord de Master, Marie Printemps partage ses rencontres avec les thérapeutes qui participent à ses recherches. Ses articles montrent à la fois son cheminement de chercheuse et permettent de découvrir le contenu de son travail et de celui, concret, de celles et ceux qui utilisent donc mythologie et archétypes dans le cadre de leur métier.  


Mon entrevue avec Linda Gandolfi

Psychanalyste rattachée à l’Association de Psychanalyse Anthropologique, auteur du tout récent livre Dieux de l'Olympe et Enfants d'aujourd'hui, Linda Gandolfi est à l’origine de l’approche spécifique des "Enfants de Chiron" qui tend à repérer de manière pragmatique ce qui se dit dans la relation parents/enfant. Elle s’appuie particulièrement sur la mythologie grecque qui livre une extraordinaire explication de la création et de la construction de l’âme humaine.

 

Linda Gandolfi, comment avez-vous eu accès à la mythologie ?

 

Par la psychanalyse, car les étapes de la construction du sujet passe par la mythologie. Si on veut revenir à l’origine, on est obligé de tomber sur les mythes. Ils ont une vocation universelle. La Mythologie dans la Psychanalyse tient une place colossale, même s'il n’y a véritablement que deux mythes : Œdipe et Narcisse. Avant Freud, dans la découverte de la mythologie, il y a Nietzsche : Naissance de la Tragédie, qui, pour moi, est une œuvre magistrale dans la découverte de la mythologie, celle qui est au fond de nous, comment elle peut ressusciter et comment elle peut nous guider. Ensuite il y a Shelling et sa philosophie de la mythologie ; en montrant comment on passe du 1 à la multiplicité des dieux – le polythéisme grec est un moment historique sans lequel la philosophie n’aurait pas pu exister -, il nous amène à comprendre qu’il y a 3 grandes étapes dans la construction : la cosmogonie, la théogonie, et l’anthropogonie. Il montre que ce sont des phases d’incarnations. Freud lui n’est pas allé chercher plus loin. Au fond, toute la mythologie parle de quoi ? Elle parle de cette construction psychique. Elle parle de ce moment de passage, de la naissance de l’enfant, comment on construit cette psyché. Aujourd’hui c’est plus facile qu’alors, avec le recul que nous avons. Car nous avons beaucoup travaillé les étapes de la construction de l’enfant. On retrouve dans la mythologie ces grandes étapes. Pour Shelling, la mythologie donne accès à l’universalité des principes. Si l’enfant doit avoir une référence à quelque chose d’universel en lui, il faut bien qu’il y ait une grille, un trame, et la trame elle est là. L’inconscient est structuré comme un langage, un langage mythique et mythologique. Ça ne peut pas être autre chose. Lorsque l’on veut remonter à l’origine de l’être, à un moment donné, on est arrêté, et l'on va rencontrer les mythes et la mythologie, qui ne sont qu’une traduction de notre histoire inaccessible passée. C’est une histoire évidemment fantaisiste, parce que c’est un temps, une période où le temps n’a que peu de prise. Forcément, c’est donc comme dans les rêves. Freud va faire un parallèle très étroit entre les deux. Ils ont un fonctionnement identique à cause de cette temporalité différente de la vie réelle. La différence entre Freud et Jung vient de la division de l’être. Pour Freud, il y a une castration ; pour Jung, il y aurait une nécessité de réconcilier les contraires. Ils ne sont pas du tout dans le même schéma. Dans un cas, il y l’acceptation d’une perte - dans la mythologie il y a une castration -, et dans l’autre une réconciliation des contraires à mon avis trop rapide. Ce qui fait que, chez Jung il n’y aura pas de travail sur les pulsions, alors que, chez Freud, c’est la base. Jung va très vite dans les archétypes. Il remonte à une origine plus ancienne que la mythologie. Et là il va tomber sur des divinités tellement énormes qu’elles sont difficiles à appréhender. Il n’est donc pas toujours très clair à ce niveau là.

 

La mythologie est-elle fondamentale pour la construction du sujet ?

 

Oui, c’est fondamental. C’est une étape dans la construction du sujet. Lorsque l’enfant arrive au monde, on a la séparation du ciel et de la terre exactement comme c’est raconté chez Hésiode. Terre qui accouche d’Ouranos. Gaïa va demander à Cronos son dernier né, de la délivrer , et ce dernier va couper le sexe d’Ouranos. On assiste là à la première grande déchirure de la naissance. Lorsque l’enfant arrive au monde, il arrive dans ce monde où la Terre et le Ciel se séparent. Il sort de la Terre véritablement. Il y a donc vraiment au moment de la naissance une castration. Mais le sexe d’Ouranos tombe dans la mer et en sort Aphrodite, déesse de l’amour. C’est ce qui naît entre la mère et l’enfant. Même ce qui nous paraît extraordinaire a un sens.

 

La mythologie est-elle un concept abstrait que l’on calque sur notre vie pour y trouver du sens ou est-ce autre chose ?

 

C’est la création du monde telle que nous la racontent les Grecs. Comme ils ne peuvent pas dire exactement ce qui c’est passé, ils le communiquent par des images et des histoires. Par exemple, Cronos, pour l’enfant, n’est pas une étape anodine. Ce sont les premiers temps paradisiaques qu’il va vivre avec sa mère où il va être dans une dyade fusionnelle où le monde va lui apparaître exactement comme il apparaissait aux premiers hommes quand ils ont investi la Terre. La mythologie est donc l’histoire de l’homme. Évidemment, cela paraît fantaisiste et étrange, mais Cronos est présent dans toutes les grandes civilisations. C’est un temps qui prend possession de l’être ou plutôt l’être qui entre progressivement dans cette temporalité. C’est l’histoire de l’humanité qui est contenue là. Shelling, lui, essaie d’expliquer pourquoi nous n’avons plus la mémoire de cette histoire. La mythologie grecque ayant été pourchassée par les Chrétiens, elle va peu à peu disparaître. Et, avec elle, on va perdre la connaissance qu’ils avaient. Shelling émet l’hypothèse que cela s’est fait à dessein pour que l’homme puisse se construire une individualité et une histoire. La conscience individuelle se construit, en effet, sur une temporalité incompatible avec celle de la mythologie. Cette dernière a donc été refoulée, et le temps historique s’est (re)construit sur ce refoulement. Lorsque Shelling découvre la puissance des mythes, il dit donc que c’est grâce à ce « moi » fort que nous nous sommes construit en sortant de la temporalité mythologique que nous pouvons aujourd’hui à nouveau regarder dans ce monde-là. Nietzsche, par exemple, est quand même allé très loin, et il n’en est pas tout à fait revenu indemne. La mythologie est donc un monde dangereux qui nécessite une grande force, une solidité, si l’on veut s’y aventurer.

 

Comment utilisez-vous la mythologie au quotidien dans la thérapie ?

 

La mythologie est un canevas, un cadre de l’évolution de l’enfant. En fonction de la problématique posée, on va interroger le mythe correspondant. Par exemple, si un enfant angoisse au moment de s’endormir et que cette angoisse déclenche des pleurs chez lui, nous allons nous référer au mythe de Hypnos et Thanatos (Sommeil et Mort). Dans la mythologie, ces deux entités sont liées puisqu’ils sont frères. Pour l’enfant, le sommeil est une petite mort, ce qui peut légitimement l’angoisser. La mythologie nous offre ainsi une grille de lecture qui est utile pour comprendre le fonctionnement de l’enfant. Mais il y a une gros travail de compréhension en amont à faire. Nous devons, en effet, comprendre cette unité mythique, cette première unité de l’être, et comment tous les mythes se répondent. Car la mythologie n’est pas qu’une généalogie étrange et compliqué e voire douteuse, un roi des dieux libidineux qui ne cesse de tromper sa femme, des mariages invraisemblables etc... Non, ce sont de grands principes qui s’accouplent. Par exemple, Aphrodite et Héphaïstos : elle est la plus belle, il est le plus laid. Mais, au-delà des personnages, on peut y voir la créativité qui a besoin de l’éros pour exister. Comment les Grecs voyaient cela, allez-vous me dire ? Ils le vivaient tout simplement. C’est l’expérience des anciens qui nous disent comment ils ont construit l’accès à l’existence. Cet accès se répète chez l’enfant, et il va donc retravailler et retraverser les grandes étapes.

 

Chaque étape de la vie est égale à un mythe ?

 

Chaque étape de l’existence renvoie toujours à l’origine. C’est-à-dire que tout est toujours là, à disposition : le socle mythologique est en nous et pulse cette vérité universelle en nous. Ce n’est pas quelque chose de linéaire mais plutôt un emboîtement, comme les poupées russes. Car, quand l’enfant angoisse par rapport au sommeil, il faut bien qu’il ait la référence à Hypnos, sinon il n’y aurait pas d’angoisse. Le socle mythologique donne donc accès à l’universalité des principes qui sont toujours en nous.

 

Les enfants auraient-ils une structure mentale identique aux mythes ? Seraient-ils plus aptes à les comprendre ?

 

En effet, ils baignent dedans. C’est pour cela que les enfants aiment les mythes, c’est parce qu’ils parlent d’eux ! Leur aptitude est donc forcément plus grande puisqu’ils sont de ce temps mythique-là. Les enfants n’ont pas le même langage que nous. Dans les premiers mois, on pense même qu’ils ont accès à un langage totalement différent. De fait, ils ne s’expriment que par des babillements et nous pensons qu’ils veulent dire quelque chose. Ces nourrissons ne comprennent pas les mots que nous prononçons, mais ils comprennent les sonorités. Ils sont dans un monde de vérité extraordinaire! Mais cet accès à la vérité se ferme progressivement pour laisser place à la conscience. C’est une perte énorme, mais, au lieu d’avoir accès au monde uniquement par la sensibilité, on y accède par la tête. Aujourd’hui, nous sommes à un moment charnière, car notre connaissance des mythes peut nous servir à retrouver cette sensibilité perdue. L’époque de la Grèce classique a été le passage du mythos au logos et le moment de l’individualisation. Aujourd’hui, nous sommes à la fin de cette période : grâce à la psychanalyse, les neurosciences, la philosophie etc..., on nous donne accès à quelque chose qui nous été fermé jusqu’alors.

 

Donc tout est sur le point de changer ? Va-t-on assister à un changement complet ?

 

Non, nous allons seulement accéder à une conscience supérieure. Ce n’est pas un renversement mais un élargissement. Cela est possible grâce au regard attentif que l’on porte sur l’enfant et grâce à la transmission. Les enfants de demain auront une conscience supérieure à la nôtre. Mais pas de panique, cela a toujours été le cas. Chaque période amène une conscience qui à la fois refoule l’origine - on ne peut pas faire autrement, et en même temps découvre autre chose. Nous sommes obligés de faire un sacrifice pour arriver à autre chose. Il y a toujours une perte pour plus de connaissance. D’ailleurs, le renoncement à la mythologie et au monde sensible à dû être un grand renoncement pour l’homme.

 

Est-on sur le point de revenir à cette sensibilité ?

 

Nous ne reviendrons pas au temps mythologique, car c’est un temps révolu. Mais on va retrouver une conscience qui puise dans la sensibilité. C’est le projet philosophique de la phénoménologie. La connaissance passe par les sens et nous conduit à la vérité.

 

Quel est votre mythe préféré ?

 

Mon mythe préféré est celui de Prométhée. Parce que j’aime dans ce mythe l’idée de la délivrance. L’idée que, quand Héraklès tue l’aigle qui représente le pouvoir, la domination, il libère ce qui enchaîne l’homme à sa condition. C’est donc un mythe plein d’espoir, mais il remet aussi en question la transgression, le transgénérationnel, et je pense qu’aujourd’hui il est essentiel de comprendre que l’on transmet aux enfants du négatif inconsciemment mais que l'on peut s'en rendre compte grâce notamment à la mythologie. Il y a donc quelque chose dans la délivrance de Prométhée de prometteur.

 

Pour conclure ?

 

Le sujet est très complexe. La mythologie ne peut pas être dissociée du champ philosophique dans lequel elle s’enracine vraiment ; elle ne peut pas non plus être dissociée du champ analytique. Ce mélange de disciplines rend le sujet compliqué, mais offre, en même temps, une extraordinaire synthèse. Plus c’est loin, plus c’est fort, et plus aussi c’est proche d’une vérité. Et la philosophie a mis en lumière que tout cela est à notre disposition. Il suffit juste de trouver le moyen d’y accéder, mais tout est là : devant nous.

 

Merci à vous, Linda Gandolfi !

 

Marie PRINTEMPS

 

 

Pour en savoir plus sur Linda Gandolfi :

 

* lire ses livres : 

Dieux de l'Olympe et Enfants d'aujourd'hui ,

éd. Tom Pousse, 2017, 

Égoïste toi-même, comprendre, cerner et dépasser l'égoïsme,

éd. Flammarion, 2006 

Petites histoires analytiques,

éd. du Rocher, 2002

La maladie, le mythe et le symbole,

éd. du Rocher, 2001 (avec René Gandolfi)

 

* consulter son site : école d'anthropologie Pragmatique

 

 

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